DIDIER ÉRIBON / La reproduction du macho.
Le Nouvel Observateur – Dossier N°1765 – La semaine du 03 septembre 1998.
Le statut des femmes a changé ? Bien sûr, en tout cas dans nos sociétés. Comment expliquer alors que la domination masculine se perpétue? C'est l'étude de cet « invariant » qui est au centre du nouveau livre de Bourdieu.
Après avoir étudié tous les champs de ce qu'il appelle la « violence symbolique », Bourdieu devait un jour affronter ce qu'il désignait depuis longtemps comme l'un des lieux centraux de la domination sociale. Déjà dans « Les Héritiers » (Minuit, 1964), il soulignait que l'école exerce un rôle déterminant dans la perpétuation non seulement des différences entre les classes mais aussi entre les sexes. Mais c'est surtout dans ses travaux d'ethnologue et notamment dans « Le Sens pratique » (Minuit, 1980) que Bourdieu s'était attaché à la question du « principe masculin ». Car on l'oublie trop souvent : avant d'être sociologue, Bourdieu a été ethnologue. Ses études sur la Kabylie font référence dans le monde entier.
En s'appuyant sur ses recherches anciennes, il avait publié en 1990 un long article intitulé « La domination masculine ». Il y comparait la division des sexes dans la société traditionnelle kabyle, véritable conservatoire de pratiques ances- trales, et la manière dont Virginia Woolf décrit l'inconscient masculin dans « la Promenade au phare ». Il s'interrogeait alors sur cette étrange ressemblance entre des univers sociaux pourtant aussi distants l'un de l'autre. Huit années furent ensuite nécessaires pour porter à maturité le livre - d'une densité extrême et d'une lecture très ardue - qui paraît aujourd'hui sous le même titre, et dans lequel il propose une « archéologie historique » de « l'éternel masculin ».
Dans la première partie de l'ouvrage, Bourdieu montre comment la division du travail entre les sexes dans la société kabyle oriente toute la perception du monde, toutes les croyances, toutes les pratiques. Elle est littéralement inscrite dans les corps aussi bien que dans les cerveaux. Par une technique quasi littéraire du fondu enchaîné, Bourdieu insère peu à peu des considérations sur notre propre société pour faire sentir à quel point les structures mentales que l'ethnologue rencontre dans les sociétés méditerranéennes traditionnelles ne sont qu'une « image grossie » de celles qui façonnent les nôtres.
Il faut donc se poser la question : comment se perpétue à travers l'histoire cet « invariant » qui est si profondément ancré dans l'inconscient qu'il finit par se donner pour « naturel » ? C'est là que Bourdieu offre la partie la plus neuve de sa réflexion. Parler d'« invariant transhistorique », dit-il, ne revient pas à « déshistoriciser » la domination masculine, mais au contraire à s'interroger sur les conditions historiques qui ont assuré sa perpétuation en dépit de toutes les transformations qui ont affecté le statut des femmes dans les sociétés occidentales. C'est donc vers les agents historiques et les institutions qui travaillent à cette reproduction qu'il faut orienter l'analyse : la famille, bien sûr, mais aussi l'Eglise, l'école, l'Etat (et le monde du travail, qu'il étudie dans la dernière partie).
C'est pourquoi il reproche aux études féministes - et aux féministes en général - de négliger, en ne s'intéressant précisément qu'à la situation des femmes, les lieux mêmes où se joue et se rejoue l'oppression. Pour faire l'histoire des femmes, par exemple, il faut d'abord faire l'histoire de l'école ou de l'Etat. Seules ces analyses d'ensemble peuvent déboucher sur une subversion politique et culturelle réellement efficace. Ces considérations lui vaudront sans doute une approbation mitigée de bon nombre d'historiennes ou chercheuses féministes : elles seront prêtes à partager son point de vue, mais elles ne manqueront pas de faire valoir que de tels travaux ont déjà été menés à bien.
Il eût d'ailleurs été souhaitable que Bourdieu engageât de manière moins allusive le dialogue avec les théoriciennes du féminisme américain, qui réfléchissent depuis plus de vingt ans sur la question du « genre ». D'autant qu'elles se réfèrent souvent à ses propres travaux. La plus influente d'entres elles, la philosophe Judith Butler, vient par exemple de consacrer un long chapitre de son dernier livre à une réappropriation critique des analyses bourdieusiennes sur le langage avec une hauteur de vue qui souligne cruellement, par comparaison, la médiocrité des polémiques franco- françaises.
Il est dommage également que Bourdieu ait choisi d'éviter la confrontation directe avec la psychanalyse. Bien sûr, il pourra répondre que tout son livre est un dialogue avec elle. De fait, on a souvent l'impression qu'il s'agit pour lui de remplacer les modèles psychanalytiques par des modèles issus de l'ethnologie et de l'histoire. Il eût pourtant été fort intéressant qu'il rendît plus explicite un tel programme théorique.
À plusieurs reprises au cours de son livre, Bourdieu indique que ses analyses pourraient servir à éclairer le statut stigmatisé de l'homosexualité. On ne s'étonnera donc pas qu'il publie en appendice du volume le texte de son intervention au colloque de Beaubourg, en juin 1997, sur les recherches universitaires à propos des cultures gays et lesbiennes. Bourdieu y montre bien les antinomies du « mouvement homosexuel » qui ne peut mobiliser qu'en rassemblant une catégorie particulière d'individus en même temps qu'il lui faut dénoncer l'arbitraire historique et sexuel de cette catégorisation sociale. On regrettera simplement que Bourdieu se soit laissé aller, à la fin du texte, à quelques considérations utopiques sur le mouvement gay et lesbien comme « avant-garde possible » du mouvement social. De tels appels prophétiques jurent avec l'impressionnante rigueur scientifique de son ouvrage.
[Le texte sur le mouvement gay, critiqué à la fin de cet article a été prononcé initialement dans un colloque que j'ai organisé, et a été initalement publié dans les actes de ce colloque (sous ma "direction").... ] Info transmise par Didier Eribon lui-même.